"L'eau, un service public qui s'évapore", reportage sur les risques de privatisation au Burkina Faso (Le Courrier, Avril 2004)

Les entreprises publiques d'Afrique de l'Ouest fragilisées par les bailleurs de fonds.

L'eau, un service public qui s'évapore

Paru le Mardi 13 Avril 2004

GILLES LABARTHE

International Toujours vitale et toujours plus rare, l'eau est une ressource particulièrement stratégique pour les pays d'Afrique de l'Ouest, tirant environ 90% de leurs revenus de l'agriculture. La sécheresse, la canicule, les pénuries? On connaît, on vit avec. La privatisation du secteur eau, en cours dans les régions sahéliennes, suscite bien d'autres inquiétudes. Reportage au Burkina Faso, l'un des derniers Etats qui résistent encore à l'assaut des multinationales qui vendent de «l'or bleu».
Ouagadougo, 40 degrés à l'ombre. La canicule s'est installée pour tout le mois d'avril sur la capitale du Burkina Faso. Pas une goutte de pluie. Les pistes de latérite, qui quadrillent la mégalopole de part en part, charrient des nuages de poussière rouge. Au centre-ville, les colonies de vautours et de charognards font le guet en parcourant les terrains vagues. Malgré la chaleur accablante, pas question pour les Burkinabés de cesser leurs activités ou de négliger leur gagne-pain. Par dizaines de milliers, mobylettes, taxis défoncés, voitures privées et luxueux tous terrains climatisés des fonctionnaires et de la coopération poursuivent leur course. Ce matin, une trentaine de véhicules de cette dernière catégorie sont venus se garer devant le Relax Hôtel. Sur la façade de l'établissement de haut standing, une banderole rappelle le titre du colloque international qui s'y déroule: «Economie de l'eau et développement durable: quelle gouvernance?» (lire ci-dessous).

BRAS DE FER

Limonades fraîches et amuse-gueule viennent agrémenter les discours de la centaine d'experts, ingénieurs, élus et consultants rassemblés pour l'occasion sous l'égide de l'Agence intergouvernementale de la francophonie. En filigrane de leurs interventions, une question que la population du Burkina Faso se pose tout haut: jusqu'à quand le gouvernement du président Blaise Compaoré parviendra-t-il à résister à la privatisation du secteur eau? «Le bras de fer est engagé. S'il y avait une privatisation demain, ce serait le commencement d'un sacré combat», avertit Augustin Karanga, président de la Ligue des consommateurs du Burkina.
Au «pays des hommes intègres», l'idée de faire basculer l'eau, bien commun et source de vie, dans le domaine des marchandises à prix variable a de quoi faire frémir. Le Burkina Faso tire 90% de ses revenus de l'agriculture. Toute augmentation du prix de l'eau ou des réseaux de distribution aurait des conséquences stratégiques incalculables sur les conditions de production nationale, sans compter les cultures vivrières, maraîchères, l'élevage ou la pêche garantissant la survie des populations rurales. Vient ensuite le problème récurrent du manque d'alimentation directe en eau potable, déjà responsable d'une bonne partie des maladies mortelles. L'accès à «l'or bleu» constitue depuis longtemps la base fondamentale de la lutte contre la pauvreté. Si la privatisation devait, à l'avenir, rimer avec rentabilité de l'eau ou coupure de robinets, on courrait droit à l'hécatombe, craignent des responsables du développement.

RÉSEAU OBSOLÈTE

On reconnaît d'ailleurs les efforts de l'Office national de l'eau et d'assainissement (ONEA, organisme d'Etat chargé de la gestion de l'eau, ndlr) pour édifier des barrages ou des retenues d'eau assurant les besoins agricoles. On salue sa volonté d'instaurer des systèmes de taxes progressives ne pénalisant pas les ménages les plus pauvres. Bien sûr, beaucoup d'installations restent à construire au Burkina Faso, marqué comme tous les pays sahéliens par la rareté de l'eau et par une répartition inégale entre villes et campagne. Autre problème à résoudre, celui de la «vétusté des canalisations en place, qui remontent aux années des Indépendances. Le réseau est obsolète!» déplore Augustin Karanga.
La situation n'a pas échappé au groupe français Bouygues et à ses filiales (Saur, Colas.), omniprésentes en Afrique de l'Ouest et toujours à la recherche de nouveaux marchés. Mais à Ouagadougou, l'argument de la «mauvaise gestion» du secteur public de l'eau, brandi actuellement par les institutions financières internationales (FMI et Banque mondiale) pour encourager la privatisation, ne convainc guère. Au Burkina Faso, on connaît la chanson: «Au nom de la bonne gouvernance, on décide d'abord de confier les systèmes de facturation et de recouvrement des entreprises publiques à des privés. Puis on voit qu'un groupe comme Vivendi se positionne peu à peu dans le domaine des canalisations, du chlore, de l'épuration. Grâce aux privatisations, Bouygues a décroché en Côte-d'Ivoire, dans le même temps, le «package» secteur eau et électricité! Ces entreprises privées sont surtout intéressées à récupérer les secteurs publics pour capter et faire tourner les centrales d'achat», analyse Augustin Karanga.

LE PRIVÉ, SOLUTION MIRACLE?

Privatiser l'eau, une solution miracle? Jean Bosco Bazie, fondateur de l'association Acacia, a longtemps bataillé contre la privatisation du secteur au Niger. Cette dernière a fini par l'emporter. Depuis que la gestion de l'eau a été confiée à Vivendi Water, la population s'est retrouvée confrontée à une hausse du prix de 13% en moyenne. «Le Burkina Faso est l'un des rares pays qui résistent encore à cette idée de privatisation. Cela tient en partie à la personnalité de l'actuel ministre de l'Agriculture et de l'eau. Il n'est pas d'accord avec cette réponse au problème de mauvaise gestion.»
Jean Bosco Bazie dénonce aussi les travers de l'aide occidentale et des bailleurs de fonds, qui ont réussi à fragiliser les entreprises publiques africaines. Imposer aux pays du Sud leurs modèles et leur technologie coûteuse, s'abstenir de former des compétences locales, chercher à faire prendre en charge par des collectivités locales les frais d'entretien, d'infrastructures et de services qui relèvent en réalité du niveau national. Qu'il s'agisse des télécommunications, des transports publics ou de l'énergie, il est normal que les entreprises d'Etat africaines se retrouvent dans les chiffres rouges. Qui a dit «mauvaise gestion»?
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VERS UNE ORGANISATION AFRICAINE DE L'EAU?

Contrairement aux idées reçues, il y a assez d'eau en Afrique. Idem au Burkina Faso. C'est la question de sa répartition géographique qui pose problème. Enjeu stratégique, les rivalités régionales liées aux ressources en eau peuvent dégénérer en conflits armés, comme c'est le cas dans le sud du Soudan. Les inégalités d'accès à «l'or bleu» et les règlements de différents sont assez préoccupants pour devenir des affaires d'Etat. Vingt-trois organisations sont aujourd'hui concernées par ce sujet au sein des Nations Unies, rappelle Raymond Jost, du Secrétariat international de l'eau, pour qui il s'agit maintenant de «contrer la marche extraordinaire de la privatisation, qui, sur le plan de la gestion de l'eau, nous mène droit dans le mur». Pour limiter les tensions et s'orienter vers une gestion africaine de l'eau, les ministres concernés des différents Etats du continent noir tentent de mettre en place de nouvelles formes de partenariat. «Un secrétariat de l'eau a été mis en place en 2002, des résolutions adoptées à Addis-Abeba en décembre 2003, et une réunion à Tripoli en février 2004 a réaffirmé que l'eau en Afrique figure parmi les secteurs prioritaires», résume le spécialiste burkinabé Jean Bazie Bosco.
«Cette politique commune est d'ailleurs inscrite dans le cadre du Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique (NEPAD). Il s'agit de mettre en réseau les ressources en eau, de créer des pôles régionaux selon les compétences africaines, de mettre en place des systèmes de distribution», souligne Augustin Karanga, président de la Ligue des consommateurs du Burkina.
Une organisation interafricaine pourrait aussi avoir pour rôle de limiter les risques liés aux privatisations massives dictées par les institutions financières internationales. Pour les pays qui figurent parmi les plus pauvres de la planète et restent largement tributaires des bailleurs de fonds étrangers, la marge de manoeuvre est cependant réduite. «En Afrique, il faut ménager la chèvre et le choux. En France, quand un manifestant dénonce la «marchandisation» de l'eau et rentre chez lui après une manifestation, il peut ouvrir le robinet: l'eau coule en abondance. Chez nous, on critique aussi. Mais, le soir, il y a encore des heures de route à faire avant d'arriver au puits. Et on sait que face aux privatisations, nos gouvernements sont tenus par la bourse.»
GLe

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